Entretien avec Kubix, le Guitar Hero du Reggae

Entretien avec Kubix, le Guitar Hero du Reggae

A l'occasion de la sortie de "Guitar Chant" son album solo et instrumental, nous sommes allés poser quelques questions à notre Grammy Man : Kubix.

Auteur : Ben Peronne
Publié le 14 novembre 2020

Kubix, guitariste reggae

Kubix, pourquoi avoir choisi la guitare comme instrument de musique pour t'exprimer ?

Mon père joue de la guitare, il en jouait beaucoup quand j’étais petit. Il jouait de la guitare tout le temps et ma mère jouait de la guitare avec lui. Ma sœur s’est mise aussi à jouer de la guitare… Donc j’ai grandi la tête dans les cordes. Et j’avais pas spécialement envie d’en faire parce que justement il y en avait trop à la maison. Mais au moment de l’adolescence, quand tu commences à écouter de la musique, à t’intéresser à tout ça… Il y avait toujours une guitare qui traînait, alors tu commences à faire deux ou trois accords, et tu t’aperçois du plaisir que c’est de faire de la musique. Je crois que c’est venu comme ça...


Parmi les guitaristes que tu écoutais ado, lesquels étaient tes premières idoles, tes guitar heroes ?

Je voulais tout de suite jouer du Nirvana, du Rage Against The Machine, et aussi toute la culture très rock des années 70, avec Hendrix, Led Zeppelin… Et puis, il y avait toujours Bob Marley aussi. C’était ça mes piliers de l’époque !


Contrairement à la culture rock, le reggae ne laisse que peu souvent la place aux solos de guitare. Est-ce que pour un musicien de ton calibre, ce n'est pas un peu frustrant ?

Je suis assez d’accord avec toi, mais il reste toujours ce côté rock dans le reggae malgré tout, en live par exemple. Et il y a des artistes qui ont mis un peu plus la guitare en avant. Tu vois, chez Marley, il y a quand même pas mal de guitares, il y a même des solos. Chez Ijahman, la guitare elle est partout. Et en live, il y a ces guitares souvent rock qui viennent booster les sets.
C’est vrai que c’est pas l’instrument prédominant dans le reggae, mais il a toujours eu quand même sa place et pour les solos aussi. Après, je pense qu’il y a un équilibre et la guitare n’est pas absente non plus dans le Reggae.


Venant principalement de cette culture rock occidentale, comment en es-tu arrivé au Reggae ?

Bob Marley, je l’ai toujours entendu depuis mon enfance. Après, vers mes 14 ans j’ai rencontré un ami qui écoutait beaucoup de Reggae et qui m’a fait découvrir plein de choses. Et puis quand tu écoutes Jimi Hendrix, Led Zeppelin, je trouvais qu’à côté de Bob Marley, ça ne dénotait pas du tout. Tu es dans les mêmes veines. Déjà, ce sont les mêmes années pour commencer. Tu as une couleur dans le son, dans l’approche de l’arrangement, de la composition… Je trouve qu’il y a beaucoup de parallèles qui se font. Et d’ailleurs, que ce soit Hendrix ou Marley, je pense qu’ils ont des influences communes, à savoir, le Blues, le Rythm&Blues. Toutes les radios américaines... Ils ne sont pas si loin finalement, des cousins éloignés en quelque sorte...


Tu as collaboré avec Barrington Levy, Lee Scratch Perry, Ijahman Levi, Horace Andy, Ken Boothe... Ça fait quoi de travailler avec des artistes jamaïcains qui ont une telle notoriété ?

En fait, ce sont des rêves de gosses. Ça te fait planer quoi… C’est dingue ! Ce qui est hallucinant des fois, c’est de se mettre à jouer en live avec des artistes, jouer des parties de guitare que tu jouais déjà dans ta chambre quand tu avais vingt ans. T’étais en train de les apprendre ou en train de les écouter, tu te disais : "Mais ça, c’est un riff de guitare ! C’est un hymne !!!" Et finalement, se retrouver sur d'énormes scènes à jouer avec ces artistes-là, c’est des rêves de gamins. Je ne suis pas croyant, mais je dirai que je suis béni, j’ai une chance incroyable de pouvoir faire ça.
Je me souviens d’une fois, je jouais sur scène avec Ken Boothe un morceau qui s’appelle “Is it because I’m black”, ce morceau là a été la sonnerie de mon téléphone quand j’avais 25 ans, j’avais mes lunettes de soleil, j’étais en train de jouer le riff d’intro à la guitare… J’avais des larmes plein les yeux !


Tu en as d'autres des souvenirs comme ça à nous raconter ?

J’en ai plein ! On a fait pas mal de tournées avec Barrington Levy, au moins cinq ou six tournées avec beaucoup de dates, et je me souviens d’une fois où on était au Rototom, j’étais au bord de la scène en train de jouer la cocotte sur la guitare face à 25 000 spectateurs avec Barrington à côté de moi… Faut réaliser… Tu te dis : "Regarde ce qui est en train de se passer, essaie de prendre du recul !" Parce que quand tu es en train de jouer, tu es dans ta concentration, dans ton énergie… J’ai eu des moments magiques avec les Mighty Diamonds… Beaucoup de bons souvenirs, ouais !


Tu fais partie des quelques musiciens français à avoir été récompensés par un Grammy Award, tu en as reçu deux pour être plus précis. Peux-tu nous rappeler pour quels disques ?

C’était pour deux albums de Morgan Heritage. Il y en a un qui a gagné le Grammy Reggae (ndlr: Strictly Roots en 2015) et le second a été nominé (ndlr: Avrakedabra en 2017). J’ai donc un Grammy Nominated et un Grammy Winning.


Strictly Rootspar Morgan HeritageAvrakedabra par Morgan Heritage


En fait, c’est en travaillant avec Don Chandler, un bassiste anglais qui joue notamment avec un band qui s’appelle Dub Asante, qui est le bassiste de UB40, c’est un grand grand bassiste, d’ailleurs il joue aussi sur mon album. Et, il est producteur aussi. Ça fait beaucoup d’années qu’on se côtoie, qu’on se rencontre sur des festivals. On s’apprécie. On s’échange des services, moi je produis aussi, je fais des morceaux à la maison, il me fait des basses. Lui, il fait pareil, il produit des morceaux, je lui fais les guitares. Et à un moment, il m’a envoyé des guitares à faire pour ces albums de Morgan Heritage et il s’est avéré qu’ils ont gagné des Grammys.


Le Reggae est un genre populaire surtout chanté, les albums instrumentaux sont rares aujourd'hui. Comment t’es venue l’idée d’enregistrer un album instrumental ?

C'est vrai, mais il y a quand même cette culture de Jazz Jamaïcain, avec les Skatalites, Jackie Mittoo. Et puis, vers la fin des années 90 / début 2000, il y a eu une espèce de renouveau de cette scène là. Il y a eu pas mal d’albums, je crois que c’est Island Jamaica Jazz et quelques labels comme ça qui ont sorti des albums de Monty Alexander, Ernest Ranglin, Dean Fraser... Avant ça, il y avait aussi Rico Rodriguez. Donc, quand même pas mal d’albums de solistes instrumentistes. En guitare, c’est vrai que c’est surtout Ernest Ranglin qu’on garde en tête.
Pour ma part, ça faisait longtemps que j’avais ça en tête, mais c’était plus de l’ordre du fantasme que d’un truc réel. C’est compliqué de se dire : "Allez, je me lance !" C’est jamais le bon moment, jamais la bonne période. Et puis, fin 2017, je voyais que j’avais comme ça deux ou trois mois un peu plus calmes que d’habitude, je me suis dit que c’était le moment de tenter, de voir ce que je pouvais faire sur quelques morceaux. J’ai commencé à composer et une fois que je me suis lancé, ça a été rapide. Fallait juste qu’il y ait ce petit déclic.


Kubix, guitar chant album

Sur la comm' autour de ton album, il est question d'une approche "jazzistique". Peux-tu nous expliquer ce concept ?

C’est le jazz jamaïcain, pour moi c’est ça ! C’est du Reggae, assez simple harmoniquement, avec des grilles d’accords peu complexes mais avec dessus une ouverture harmonique. L’approche "jazzistique", c’est le côté soliste, libre dans la mélodie et l’harmonie que tu amènes au sein d’une grille d’accords un peu simple.


Les Américains de Groundation revendiquent aussi un reggae avec une couleur Jazz. Est-ce que tu te sens proche artistiquement de ce que peut faire Harrisson Stafford et sa bande ?

Je trouve ça hyper intéressant le mélange qu’ils ont fait. Leur approche est vraiment originale, mais c’est encore autre chose. Groundation, ils ont vraiment leur son à eux. Ce qui est le plus original dans ce qu’ils font, c’est qu’ils sont des musiciens de jazz à la base. La plupart du temps dans le jazz jamaïcain, ce sont des musiciens de reggae qui vont mettre du jazz dans leur musique. Là, c’est un peu le contraire, ce sont des musiciens de jazz qui font du reggae, donc leur son est très particulier. C’est bien, c’est super original.
J’ai invité Marcus (clavier de Groundation) justement parce qu’avec Groundation, on s’est croisé des milliards de fois sur des festivals, et je pense qu’on s’entend plutôt bien. A un moment, Marcus avait fait un projet qui s'appelait Rising Tide et il m’avait appelé pour faire une tournée. Je n’avais pas pu la faire parce que j’étais déjà engagé sur une autre, mais on était en contact régulièrement et ça me faisait plaisir de l’inviter sur un morceau.


A ce propos, tu t’es entouré de pas moins de 21 musiciens pour enregistrer ton album, c’est beaucoup ! Pourquoi en avoir choisi autant ?

En fait, si j’avais pu ... Franchement, je crois qu’il y en aurait eu encore plus ! C’est que je voulais surtout essayer de réunir le maximum de gens avec qui j’ai travaillé, avec qui j’ai partagé des vibes en studio ou en live. Je voulais faire un album avec des potes, mais c’est qu’au bout de vingt années, on a beaucoup de potes dans la musique. Du coup, j’ai pas pu inviter tout le monde malheureusement, mais j’ai réussi à avoir une partie des gens avec qui j’avais vraiment envie de travailler.


Sur ton album, tu proposes une reprise des Gladiators avec Clinton Fearon à la basse. Comment as-tu rencontré Clinton Fearon ?

Compilation Dreadlocks The Time Is Now des Gladiators

Clinton, c’est pareil. On s’est croisé plein de fois sur des festivals. On était déjà en contact et puis on a travaillé ensemble pour Baco Records. D’ailleurs on devait être ensemble tout l’été, mais tout a été annulé forcément…


Et parmi tous les titres des Gladiators, comment s’est fait le choix de re prendre "Mix Up" ?

Les Gladiators, c’est un des premiers groupes que j’ai découvert après Marley avec la compil’ Dreadlocks The Time is Now. Dans le groupe, il y a un guitariste qui s’appelle Clinton Rufus qui a amené quelque chose de dingue dans le reggae avec ses cocottes et ses riffs de guitares. Et c’est vrai que j’aurai pu reprendre plein d’autres morceaux de reggae, mais je pense que je voulais rendre un hommage aux Gladiators pour ça. Et puis, avec “Mix Up”, il y a cet espèce de riff de guitare qui a été le point de départ de cette reprise instrumentale.


Sur ton album, tu joues du sitar indien sur le titre “Altitude”. Où et comment as-tu appris à en jouer ?

Ça, c’est lié à mon côté hippie. Quand j’étais ado, j’adorais la musique indienne, notamment Ravi Shankar. Et quand j’avais 16 ou 17 ans, dans un magasin de la ville de Rennes, j’avais vu un sitar, et j’avais trouvé ça dingue, parce que c’était la première fois que j’en voyais un en vrai. J’ai essayé et j’ai adoré, du coup j’ai cassé ma tirelire et je l’ai acheté. J’ai essayé d’en jouer, mais d'une façon pas du tout traditionnelle, parce que sinon il faudrait des années et des années d’études, c’est une technique très particulière. Non… Moi, je l’ai accordé comme je pouvais et j’ai joué dessus comme j’avais envie d’en jouer. Je peux pas dire que je sois un spécialiste, très loin de là même. Puis il est resté très longtemps dans son étui. Et quand j’ai fait ce morceau “Altitude”, par curiosité je suis allé le chercher, j’ai essayé de l’accorder dans la tonalité du morceau et j’ai essayé de faire ce que je pouvais dessus. Faut pas faire écouter ça à un indien (rires) !


Pour tous les guitaristes amateurs qui nous lisent, peux-tu nous dire selon toi quel est le meilleur équipement pour jouer du reggae ? Quelle guitare, quel ampli, des effets, ... ?

Je pense qu’il y a plein de combinaisons possibles. Si je dois jouer sur le set d’Ijahman, celui de Barrington Levy ou celui des Mighty Diamonds, je n'utiliserais pas le même matos. Je vais surtout essayer de m’inspirer à chaque fois des albums et de voir comment les guitaristes ont voulu faire sonner ça. Ensuite, je vais essayer de me rapprocher de ce son là. Quand c’est vraiment du backing-band, j’essaie vraiment de coller à la couleur.
Pour Ijahman par exemple, c’est vraiment le son Fender Stratocaster, assez typé, assez blues. Par contre, si tu veux jouer un set plus roots, je pense qu’il vaut mieux des guitares à double bobinage comme des Gibson Les Paul. La combinaison un peu passe-partout qui marche bien, c’est de brancher ma Gibson Les Paul dans un Roland Jazz Chorus (ampli guitare), ça marche super bien ! Mais tu peux faire super bien avec l’opposé, avec par exemple une Fender Stratocaster dans un Fender Twin Reverb. Mais je pense qu’il y a pas vraiment de règle, à moins de jouer avec une Jackson dans un ampli Orange, où je pense que ça va être très compliqué… Tout est possible. Mais bon, la plupart du temps, c’est quand même soit une Fender, soit une Gibson, branchée soit dans un Roland Jazz Chorus ou dans Fender Twin Reverb.


On l’a dit tout à l’heure, tu as collaboré avec 21 musiciens pour cet album. Lorsque la situation sanitaire le permettra, comment envisages-tu de le présenter en live ?

Déjà, je croise tous les doigts pour que cette situation puisse se décoincer.. Et après ça, ouais grave ! J’espère carrément qu’on va le jouer en live. J’ai un tourneur qui cherche des dates pour essayer de faire tourner ça.
Les 21 musiciens ne sont pas ensemble sur les mêmes morceaux. Finalement par morceau en général, il n’y a jamais plus de 7 ou 8 instrumentistes. On peut faire une formule avec moins de personnes et développer quelque chose d’aussi riche. Comme la plupart des artistes, si tu écoutes n’importe quel album, souvent il y a quatre pistes de guitare, quatre pistes de clavier, et sur scène, t’as toujours qu’un guitariste, un clavier... J’aimerai bien surtout faire venir la pianiste Aya Kato qui était installée à New York et qui est retournée au Japon maintenant.


As-tu un dernier mot pour nos lecteurs

Il faut que les gens tiennent bon en cette période parce que c’est très compliqué. Je pense qu’au niveau du moral, c’est compliqué pour beaucoup de personnes. Alors, tenez bon.


Merci Kubix ! De notre côté, on pense qu'écouter l'album "Guitar Chant" est un excellent moyen pour tenir bon et traverser cette étrange et trouble période. Alors, foncez l'écouter !

Vous pouvez vous le procurer, ici :

Vous aimez le Reggae instrumental, vous pourriez être intéressés par