Interview : Haile Maskel
Interview : Haile Maskel

Rencontre avec un artiste méconnu au travers d'un entretien réalisé en décembre 2009 pour le dixième numéro de Reggae Vibes Magazine #10 paru en Février/Mars 2010.

Auteur : Ben Peronne
Publié le 31 mai 2019

Haile Maskel, vous êtes un bassiste de talent, mais vous jouez également de la guitare, du clavier, des percussions… D’où vous vient cette passion pour la musique ?

C’est simplement que j’aime la musique, ma mère et son église. Ma mère me faisait chanter chaque jour à l'église quand j'étais jeune. Dans ma famille, tout le monde chante et joue de la guitare, du banjo, de la batterie, de la flûte… Même du côté de mon père. Tous les membres de ma famille jouent d’un instrument et chantent, mais aucun n’envisage ça comme une possibilité de carrière. Je suis le premier à le faire.


Haile maskel

Vos parents semblent avoir eu une grande influence sur l’homme que vous êtes devenu. Notamment du point de vue de votre spiritualité. Votre père était un rasta reconnu, pouvez-vous nous en dire plus sur qui il était et ce qu’il vous a transmis ?

Tellement de choses que je pourrais en écrire tout un livre. Tout, «Positive !», voilà ce que mon père me disait. Il m’a enseigné comment me comporter avec les gens, quelle église choisir, notamment l’église Orthodoxe parce que c’est de là d’où nous venons. Il m’a appris que je ne devais rien avoir contre l’homme blanc car je le porte aussi dans mon sang - ma grand-mère étant Irlandaise - alors … Il faut aimer chaque individu sur Terre et respecter chaque personne rencontrée. Il faut juste être une bonne personne et aider ceux qui souffrent. Ne jamais battre une femme (rires)… Oui, j’ai appris toutes sortes de valeurs de lui… Ne frappe pas une femme, et si tu la frappes, c’est qu’il est temps pour toi de partir. Si elle te rend fou et que tu sens que tu vas la frapper, alors tu dois partir ! Toutes mes valeurs, je les ai apprises de mon père, la musique, la culture Rasta, les voyages, le sport, comment m’habiller… Cet homme m’a tout enseigné, tout ! Pour moi, Il était l’univers. Il n’y a rien que mon père ne m’ait pas appris. Tous les jours de ma vie, il m’a raconté et expliqué chaque passage de la Bible. Il m’a aussi appris qui était Fidel Castro, Cuba et quel monstre étaient les Etats-Unis. Et ce bien avant que je connaisse l’existence du livre The Pale White Horse et d’autres livres du même genre. Tout ce qui est écrit dans ces livres, mon père me le racontait alors que je n’étais encore qu’un enfant. Il le savait parce qu’il était là et qu’il a toujours parlé de cette élite qui trompe le peuple.


Quelle a été votre première expérience en studio d’enregistrement ?

C’était la plus énorme, man ! Nous étions une cinquantaine de Rasta à chanter sur la chanson de Ras Michael Run Come Rally Rally Round. Bob Marley, The Wailers, The Gaylads, Jacob Miller, Inner Circle, Kiddus I… Je suis certains qu’ils se souviennent de cette session… Une cinquantaine de Rasta, tous chantaient Run Come Rally Rally Round, tout ce monde au Randy’s Studio. On se demandait: «Mais comment diable est-ce qu’on va réussir à faire tenir toutes ces personnes dans le studio ?!» et Ras Michael de répondre : “C’est comme ça que ça doit se faire, il nous faut toute la nation Niyabhingi, c’est un hymne !». Et tout le monde a pu se trouver une place… Cinquante Rastas… C’est à ce moment là que tout le monde a découvert “la voix”. Quand j’ai commencé à chanter, l’ingénieur du son ne cessait de répéter qu’il y avait une voix trop forte. Il pensait que c’était celle de Jacob Miller alors il lui a demandé de s’éloigner de telle manière qu’il a alors pensé que c’était celle de Ras Michael et ce n’était pas lui. Quand il a compris que c’était moi, il m’a mis dans le fond mais ma voix était toujours trop puissante et il a dit “C’est toujours trop fort, mettez le plus au fond encore». Bob, Jacob Miller et tous les autres se sont retournés vers moi et m’ont dit : “Man, quelle voix!”. Ce fut une expérience passionnante.


Vous avez collaboré avec les plus grands noms de la musique jamaïquaine. Quelle est la collaboration qui vous a le plus marquée ?

Celle avec Israel Vibration. Quand j’ai enregistré Same Song. C’était un nouveau son, un nouveau style de ligne de basse, personne n’avait jamais entendu une ligne de basse sonner comme ça avant. Ils voulaient savoir comment j’avais trouvé une telle ligne de basse. C’est comme un tambour africain. C’est à ce moment là que Sting est venu pour me trouver, je pense, grâce a cette chanson. Car il a dit qu’il voulait voir le «Congo Bass Player»; le bassiste qui joue comme un percussionniste. Mais je l’ai raté car j’étais parti me recueillir dans les collines au même moment. A mon retour, Tommy est venu me voir et m’a dit “Tu sais qui te recherche ? La Police !» et j’ai dit «La Police, mais qu’est-ce que j’ai fait ?» et il m’a répondu «Non, pas la police, The Police, le groupe ! Sting voulait voir le «Congo Bass Player» mais on ne savait pas où tu étais, on t’a cherché partout»… Une occasion manquée au final…


Comment connaissiez-vous Peter Tosh?

Assez bien pour courir avec lui pendant environ trois ans. Nous avions l'habitude de travailler ensemble, de boire plein de Ganja Tea et de manger du poisson à la vapeur tous les matins. Ouais, Peter Tosh est un de mes frères spirituels. Je le connais suffisamment bien pour pouvoir chanter n'importe quelle chanson comme il l’aurait chantée.


Et Bob Marley ?

Pareil. Mais Bob est vraiment différent de Peter Tosh et de Bunny Wailer. J’ai de bons souvenirs avec tous les deux. Ils étaient comme les grands frères que je n’ai jamais eus. Peter Tosh et Bunny Wailer me guidaient et m’encourageaient dans ma musique. Bob, lui, m’a beaucoup encouragé aussi, mais il m’a surtout dit des choses qui se sont produites dans ma vie, certaines ne sont pas encore arrivées d’ailleurs, comme aller en Afrique par exemple.

Bob venait souvent nous rendre visite à moi et à mon père, 22 Alexander Road. On avait l’habitude de marcher jusqu’à Greenwich Farm pour voir un Rasta qui péchait au bord de la mer. Je ne me souviens plus de son nom mais on allait là-bas, tout le temps, pour manger du poisson rôti.

Quand Bob est mort, cela m’a fait le même effet que si cela avait été mon propre père. C’était comme si tout mon monde s’était écroulé en même temps que Bob disparaissait. J’étais déjà aux Etats-Unis mais toute ma vie a basculé. Je n’aurais jamais pu croire que Bob puisse partir aussi vite, parce qu’il n’était pas prêt. Depuis ce moment là, je lui parle tous les jours. Je pense à lui tout le temps et à ce que serait ma vie maintenant, si il était toujours là. Ma vie serait totalement différente. Il était comme… Ras Michael était mon premier groupe et tout ça… mais Ras Michael et moi n’avons jamais eu cette connexion que j’ai eu avec Bob. Ras Michael incarnait plutôt une figure paternelle bien qu’il ne m’ait jamais traité comme tel, mais lui est mon père étaient proches. Bob était comme un grand frère, un professeur et un prophète à la fois. Il me disait toujours qu’il était détendu quand il était avec moi et qu’il aimait ça. C’était cool ! Il m’apportait quelque chose et c’était réciproque. Bob m’avait envoyé voir Peter et Bunny pour savoir si ils accepteraient de revenir jouer avec lui car c’est ce qu’il voulait. C’est comme ça que Peter et moi sommes devenus amis, parce que Bob m’avait missionné pour l’interroger. Mais je ne lui ai jamais dit que c’était Bob qui m’avait envoyé poser ces questions et il ne l’a jamais su. Bob ne m’a plus jamais parlé des Wailers. J’étais jeune et je rêvais de voir le groupe se reformer. J’ai tout essayé, TOUT ! Ils étaient tous les trois fait pour être ensemble. Ils ont fait de grandes choses pour tout le monde. Ces trois esprits réunis étaient vraiment spéciaux, ils n’auraient jamais dû se séparer. Ils devraient être encore en vie et nous guider… la Trinité, man ! Mais l’argent a joué un rôle décisif sur eux sur le fait qu’ils ne sont jamais remis ensemble. Toute cette merde, c’est à cause de l’argent. Ce n’est pas de la faute de Bob, mais de l’argent.


Haile maskel 2

Au cours de votre carrière de musicien, on peut vous retrouver sous différents pseudos. Pourquoi avez-vous abandonné celui de Mikey Ras Starr au profit de Haile Maskel ?

Je ne l’ai jamais vraiment abandonné. Depuis que j’ai été baptisé par l’Eglise Orthodoxe, j’ai un autre regard sur la vie. En tant que Mikey Ras Starr, j’étais plus rebelle, comme les Wailers à leurs débuts, un Soul Rebel. Le prêtre de l’Eglise Ethiopienne Orthodoxe m’a conseillé d’utiliser Haile Maskel maintenant. La Puissance du Crucifix. Vous devez dire ce que Haile Maskel signifie en Amharique, la Puissance du Crucifix!


Il paraît que votre tout premier nom d’artiste était Mikey Dread ! Est-ce vrai ?

Oui, c’était mon premier nom, tout le monde me connaissait en tant que Mikey Dread. Mon père n’aimait vraiment pas ce nom. Un jour, avec mon ami Horsemouth, nous étions au Black Ark Studio et Michael Campbell est venu voir Lee "Scratch" Perry pour lui annoncer qu’il souhaitait désormais se faire appeler Mikey Dread. Horsemouth voulait littéralement lui cassait la gueule. Il lui a dit «Eh bwoy yu a thief my bredren name!” Il voulait vraiment le tabasser, il a fallu que je l’emmène dehors pour le calmer mais il continuait de se prendre la tête avec Michael Campbell à propos de mon nom. Alors je lui ai dit : “C’est bon man, il peut garder ce nom parce que mon père ne l’a jamais aimé de toute façon !» et j’ai dit à Michael : «C’est bon Dread, ton nom est Mikey Dread, tire-toi maintenant, Mikey Dread At The Control !» J’avais déjà Mikey Ras Starr comme pseudo, alors… Il voulait s’appeler Mikey Dread et moi Mikey Ras Starr, qui signifie “chef de tous les rasta”... De toutes les étoiles, je suis la plus grande. La plus grande mais aussi la pire. Yeah ! Et c’est là que je me dois de faire mes preuves… je joue de tous les instruments et je peux chanter tout et n’importe quoi. Seuls quelques Jamaïcains peuvent faire ça. L’un d’entre eux est Noel Sewell. Il peut chanter et jouer de n’importe quel instrument.


En 1972, vous partez avec les membres du groupe The Light Of Saba pour Cuba afin de jouer devant Fidel Castro. Pouvez-vous nous dire dans quel contexte cela s’est il produit ?

C’est par le biais du Centre Culturel de la Jamaïque, c’était un échange culturel entre nos deux pays. Quand le programme a débuté, ils ont voulu envoyer des gens à Cuba pour représenter la Jamaïque et tout le monde avait peur. Tout le monde avait peur d’y aller. On était les seuls à dire: «Ok, on y va !» Nous y sommes donc allés pour représenter la Jamaïque et sa culture. Ils voulaient savoir comment était notre culture et notre musique, nous leur avons montré et c’était super ! Quand nous sommes partis de là-bas, nous étions connus sous le nom de The Magical Light of Saba. Avant, on nous appelé plus simplement The Light of Saba.


A la fin des années 70, vous avez quitté l’île de la Jamaïque pour les Etats-Unis, en Californie plus particulièrement. Pourquoi avez-vous quitté votre île ?

Parce que j’étais allé à Cuba juste avant, à une époque ou tout devenait politique. Comme quand ils ont tiré sur Bob. Je suis parti pour protéger ma vie. J’ai quitté la Jamaïque pour des raisons politiques parce que j’étais puissant dans le ghetto. J’avais un club de jeunes que je sponsorisais moi-même et avec qui je faisais de la musique. Il y avait quelque chose comme 300 membres dans mon club. Les politiques ont concentré leur force sur moi, ils venaient vers moi et voulaient m’offrir tout un tas de trucs et mon père a dit que je ne devais rien accepter venant de leur part. Et puis ce fut une lutte politique partout où j’allais. Ils ont tabassé le percussionniste de Light of Saba, ils ont cassé ses bras, mais il a pu s’enfuir et il venu me voir avec un papier sur lequel notre nom était tout en haut d’une liste. Ils ont dit que nous étions revenus de Cuba pour diffuser le socialisme, mais nous n’avions pas eu à le diffuser… C’est pourquoi j’ai quitté la Jamaïque, c’est aussi simple que ça.


Orthodox par The Rastafarians

Avec The Rastafarians, vous enregistrez l’album Orthodox qui s’inscrit dans une démarche clairement spirituelle alors qu’au même moment la musique Jamaïquaine évolue dans un tout autre sens. Est-ce que cela n’a pas été trop dur de convaincre le public dans un tel contexte ?

Eh bien, oui et non. Quand le Dancehall est arrivé, les plus jeunes étaient en attente de cette musique et les sound systems étaient là, c’est pourquoi il est devenu plus difficile de faire des choses culturelles. Les Deejays ont pris la place. Shabba Ranks était au sommet de son art. Mais je n’ai pas vraiment beaucoup de choses de plus à dire à ce sujet. C’est comme ça… la jeune génération aime le Dancehall et les anciens aiment la culture.


Orthodox est un album sur lequel les arrangements sont très riches, on peut y entendre des solos de guitares et de piano à la frontière du Rock Psychédélique. Diriez-vous qu’il s’agit là directement de l’influence du son Californien de cette époque ?

Non (rires). C’est juste moi. J’ai toujours aimé le Rock mais quand j’étais en Jamaïque on ne m’aurait jamais permis d’en jouer. Santa et Chinna me disaient toujours : “Tu essaies d’imiter Jimi Hendrix et sa musique du diable’ et je répondais : “Man, ce n’est pas la musique du diable – c’est juste du son et de l’énergie”. Ils avaient l’habitude de me chambrer là-dessus et ça me blessait beaucoup. Je voulais vraiment être un guitariste comme Hendrix, c’est ce que j’aime… des «screaming» guitares, de l’énergie… J’adore ça ! Et j’aime aussi le son du synthétiseur, il me donne la même énergie, quelque chose de totalement nouveau et d’intense. J’aime les sentiments intenses. Et j’ai toujours voulu mettre de l’émotion dans ma musique.


Est-ce que la façon de jouer du Reggae est la même en Jamaïque qu’en Californie ?

Je pense que MON Reggae, celui que je joue en Californie sonne comme le Jamaïcain... avec un supplément de mélodies. Grâce à la guitare, j’ai plus de mélodies que la plupart des Jamaïcains. J’utilise des mélodies pour peaufiner l’orchestration autour du Reggae. Mon Reggae, je l’aime avec tout un tas de mélodies qui coulent à travers la chanson. C’est du Reggae sophistiqué. Ce n’est pas du Reggae Californien, mais juste Haile Maskel. Si j’étais en Jamaïque, en Afrique ou Japon, il serait le même.


Bien qu’il y ait encore un public pour le Reggae Roots, la Jamaïque n’en produit quasiment plus. Le public est donc résigné à se contenter des rééditions d’albums enregistrés à son âge d’or. Selon vous est-il encore possible aujourd’hui de produire un Reggae Roots et authentique ?

Oui, c’est possible. Mais pourquoi voulez-vous revenir à ces âges sombres alors que nous sommes dans une période éclairée ? Je dis NON. Nous pouvons l’enregistrer mais pourquoi ? Nous avons besoin de progresser. Bob voulait que la musique progresse et je le rejoins sur cet avis. Il ne voulait pas que nous revenions à cette sombre période où 16 musiciens jouaient sur un seul micro, une seule piste ! Non ! Arrête s’il te plait ! Nous pouvons enregistrer un Reggae authentique, de la musique Roots, mais la méthode d’enregistrement sera différente. Parce que nos connaissances se sont développées, la musique doit elle aussi progresser. Je ne vois pas pourquoi je devrais revenir en arrière. Ce n’est pas constructif. J’ai besoin d’aller de l’avant et de continuer à avancer. De toute manière, tous ces vieux morceaux de Reggae… Tu ne peux même pas entendre le batteur, ni la puissance de la basse. Ecoute la plupart des titres Studio One, Tu n’entendras jamais le batteur nettement, le son n’est pas propre réellement. C’est impossible à gérer. Tout est beaucoup mieux maintenant. Amélioration de la vie, amélioration dans tous les domaines. Nous respectons tous ces vieux enregistrements, mais nous ne pouvons pas continuer travailler de cette façon. J’ai évolué et je vais de l’avant.


Fire & Rain par Mikey Ras Starr

Beaucoup d’artistes Jamaïquains ayant collaborés avec le label Makasound semblent s’inscrire dans une collaboration sur le long terme. Winston McAnuff a sorti plusieurs albums depuis, Kiddus I vient tout juste de sortir l’album «Green For Life», idem pour Linval Thompson. Peut-on espérer la même chose pour vous ?

Plusieurs albums avec Makasound ? Je ne sais pas. Je veux dire, Makasound et moi n’avons pas de projet en cours pour le moment. Et ils sont les seuls à faire quelques choses pour moi… Alors, je ne sais vraiment pas… Fire & Rain et Orthodox étaient les deux seuls albums que Makasound voulait. Tout dépend de Makasound, mais je ne sais pas ce qu’ils veulent faire ou si ils veulent travailler avec moi encore un peu. Parce qu’ils veulent du vieux Reggae et la majorité de mon reggae est moderne. Je n’ai plus de vieux Reggae à leur donner, alors je ne sais pas ce qu’ils vont encore pouvoir faire pour moi, ni combien de temps notre relation va encore durer, à moins que Makasound accepte de prendre le Reggae que je fais aujourd’hui. Ces morceaux sont aussi bons que ceux que je composais à l’âge de 19 ans. De toute manière, je les ai tous écrit à l’âge de 19 ans mais je les ai enregistrés là dernièrement. Ma musique est intemporelle. Toutes mes chansons suivent les progressions, au début je faisais du Jazz et puis j’ai évolué en même temps que les époques, les années 80, 90,… Je fais du Reggae cool, romantique, doux et sophistiqué. C’est ce que je veux.

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