Interview : Mellow Mood
Interview : Mellow Mood

Le mois dernier, nous avons eu l’opportunité de croiser Giulio, Jacopo et Lorenzo, du groupe italien Mellow Mood. L’occasion de revenir sur leur dernier opus Large et d’évoquer la philosophie du groupe.

Auteur : Simon Penard-Philippe
Publié le 10 avril 2019

Lors de leur passage à Paris à la fin du mois de Mars, nous avons eu l’opportunité de croiser Guilio, Jacopo et Lorenzo, du groupe italien Mellow Mood. Nous avons partagé un moment privilégié dans un café du 12e arrondissement. L’occasion de revenir sur leur dernier opus Large, qu’ils continueront de présenter en France fin avril, puis lors d’une tournée Européenne cet été. L’occasion aussi d’évoquer la philosophie du groupe, leur encrage dans une société complexe, et la manière dont la musique est, pour eux, un moyen de partager une philosophie qui leur est propre.

Nous remercions Maxime Nordez de iWelcom - Promotion Agency pour ce moment chaleureux. Ainsi que Giulio, Jacopo et Lorenzo, pour leur simplicité et leur générosité.


I’ll play your favorite song, darlin’
We can rock it all night long, darlin’
’Cause I’ve got love, darlin’
Love, sweet love, darlin’
Mellow mood has got me
So let the music rock me

Bob Marley, Mellow Mood, 1976


Est-ce que je me trompe en disant que les paroles de cette chanson ont guidé la philosophie de votre musique ?

Jacopo : « Mellow Mood » de Bob Marley est à l’origine du nom du groupe, bien sûr. Ce n’est pas la chanson qui nous a fait découvrir Bob Marley, mais nous en avions une cassette, assez rare, et nous en sommes littéralement tombés amoureux. Ce morceau représente notre philosophie, il propose un message simple contenant une question plus profonde. Pour nous, la musique, c’est « aime, et reste positif ».


Je me souviens justement d’une interview durant laquelle, Jacopo, tu parlais de la phrase de saint Augustin, « love, and do what you want » (aime, et fais ce que tu veux).

Jacopo : Le fait est qu’il y a un problème dans cette phrase. Si on prend mot pour mot la phrase de Saint-Augustin, la question qui se pose c’est « qu’est-ce que l’amour ? ». C’est une grande question. L’amour, ça peut être ce qui me relie à ma femme, mais je crois que c’est plus que ça. Cette phrase ouvre la porte à une interrogation plus large.


Large de Mellow Mood sur le label La Tempesta

Dans une interview donnée au Reggae Sun Ska (Médoc) cette année, vous évoquiez l’introduction de votre album Large. Les quelques mots qui composent « Call Back the Love » semblent aussi proposer un message simple, mais une question plus profonde.

Jacopo : Je voulais à l’origine écrire une chanson plus longue, mais sans savoir pourquoi je n’ai pas réussi. Et finalement, ça fonctionne mieux comme ça. Comme tu l’as dit, le message est simple, mais il pose de nombreuses questions. C’est simple de dire « call back the love », mais une fois de plus, qu’est ce que l’amour ? Je n’ai pas la réponse, d’ailleurs, je ne pense pas avoir beaucoup de réponses, mais beaucoup de questions (rires). Peut-être, il suffit de continuer à chercher, lorsque tu cherches, tu es sur la bonne voie.


Beaucoup d’artistes de reggae proposent des introductions à leurs albums. On pourrait dire qu’il s’agit d’un hommage à la tradition orale en Jamaïque. Quel est votre état d’esprit lorsque vous imaginez une introduction ?

Lorenzo : Ce n’est pas forcément nécessaire d’avoir une introduction sur un album. Notre première introduction parlée était sur l’album Twins. C’est sur cet album que nous avons mis en avant, pour la première fois, le fait que Jacopo et moi sommes jumeaux, et nous voulions insister là-dessus. C’était donc important pour nous que quelqu’un le présente comme le nouveau visage de Mellow Mood, de manière à guider le public dans cette découverte. Nous voulions pour ça quelques mots de patwa jamaïcain, ça avait du sens pour nous, et on pense que ça fonctionne plutôt bien. Nous avons fait la même chose pour To The World, l’album jumeau de Twins. Ils étaient pour nous, comme un double album, mais sorti à un an d’intervalle, donc nous avons essayé de les rendre complémentaires au maximum.

         Pour Large, les choses ont été un peu plus intuitives. Comme il le disait, Jacopo a essayé de faire de Call Back the love un morceau plus long. Finalement, il est extrêmement évocateur et tire sa force de sa courte durée. Il te prépare pour le voyage qui t’attend. Donc nous avons allumé un micro, et nous nous sommes dit que ce serait le premier morceau.

         Les raisons sont donc variables. Disons que tu n’as pas vraiment besoin de sortir des albums aujourd’hui, mais si tu le fais, tu veux une introduction, pour tenir les gens par la main de la première à la dernière note.


Cette question de l’usage du patwa dans vos textes est intéressante. Le patwa a été une manière pour les jamaïcains d’exprimer leur indépendance et leur identité caribéenne. Pour vous, pourquoi est-il important, aujourd’hui, d’écrire vos chansons en patwa ?

Jacopo : Le patwa est une sorte de rédemption pour les jamaïcains, il entre en confrontation avec l’Anglais « britannique ». Si on regarde la grammaire du patwa, on peut remarquer que les jamaïcains ne tiennent pas compte du sens même du mot anglais. Par exemple, en patwa, on dira « overstand » et non « understand ». II y a derrière le patwa une sorte de conscience. Beaucoup d’artistes et de linguistiques en ont fait un objet d’étude, dont Benjamin Vaugh, de Midnite et Akae Beka, qui a écrit un livre à ce sujet.

Giulio : Même si le patwa provient d’un métissage de plusieurs langues, il est surtout à l’origine, le langage des esclaves qui ont migré de l’Afrique à la Jamaïque. Ils ont créé un dialecte qui trouve ses racines dans leur manière d’échanger en Afrique, car leur identité propre était effacée par l’esclavage. Le patwa représente ce moment où la langue vient peu à peu se dresser contre l’oppresseur.

         Nous ne venons pas d’un pays anglophone, donc pour nous, il n’y a pas de différence entre apprendre l’anglais ou le patwa. Si nous voulions faire un groupe de flamenco, nous apprendrions l’espagnol, c’est la même distance culturelle. Le patwa est absolument connecté au reggae, c’est comme l’italien et l’opéra. Pour nous, c’est important de manier un bon patwa pour rester au contact de la Jamaïque, car nous jouons une musique qui n’avait, à l’origine, pas vocation à être jouée par des Européens. Nous devons être reliés à la source originelle de cette musique, ce qui nous permet aussi d’être connecté à sa culture.


Paolo Baldini Dubfiles Meets Mellow Mood : Large Dub sur le label La Tempesta

Votre parcours musical s’est construit par de multiples collaborations. Vous évoquez par exemple souvent Paolo Baldini. Sur ce point, il y a t-il une raison qui vous a poussé à n’avoir aucun featuring sur Large ?

Lorenzo : Parce que personne ne voulait de nous! (rires) Avec Large, nous avions besoin de changer. Nous avons enregistré et écrit d’une autre manière, c’est pourquoi il sonne différemment. Je ne vais pas te mentir, nous avons essayé d’avoir des featurings, mais ça s’annonçait compliqué, et nous n’avons pas insisté. Au final, ça nous convient d’avoir un album purement Mellow Mood. Comme tu l’as mentionné, il ne s’agit pas uniquement de featurings. Nous collaborons avec beaucoup d’artistes, dont Paolo Baldini, pour le projet DubFiles. Donc finalement, ça avait du sens pour nous de faire un album sans aucun invité. Nous collaborerons à coups sûr avec d’autres artistes, donc ça ne nous semble pas être un problème de faire un pas de côté pour cet album.


Nous avons la chance aujourd’hui de voir des femmes devenir des icônes de la nouvelle scène reggae. Vous avez collaboré avec Hempress Sativa, Jah9 ou encore Tanya Stephenson. Est-ce que c’était important pour vous de soutenir cela ?

Giulio : Nous avons choisi ces artistes car nous aimons leur travail, peu importe que ce soit des hommes ou des femmes. Si Richie Campbell était une portugaise, avec les mêmes qualités d’écriture et une voix aussi exceptionnelle, on travaillerait avec « Ricarda » Campbell! (rires) Hempress Sativa est une femme extrêmement talentueuse, Jah9 est une très bonne amie, mais aussi une femme d’une vraie sagesse, ça a été un plaisir de travailler avec elle. Quant à Tanya Stephenson, c’est une icône du reggae. Pour nous, peu importe qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes, nous n’avons pas fait un choix conscient. Nous ne collaborons pas avec des femmes pour tirer les mérites de les mettre en avant. Pour nous, seule la musique compte, pour le reste, ce ne sont que des coïncidences.


Vos albums et vos concerts sont toujours authentiques. Pour moi, le son de Mellow Mood n’est pas sophistiqué, il rend hommage à une certaine tradition de la musique jamaïcaine: simple, efficace, clair, fort. Est-ce que vous souhaitez cela depuis le départ ?

Lorenzo : J’ai l’impression qu’aujourd’hui beaucoup prennent leur distance avec le reggae, se dirigent vers des rythmes plutôt hip-hop. Nous faisons l’inverse. Large, notre dernier album, est l’album le plus reggae de Mellow Mood. Nous aimons cette musique, le monde a besoin de cette musique, donc nous n’allons pas changer.

         Au début, nous avons tenté d’expérimenter, pour voir ce que nous pouvions et ne pouvions pas faire. La musique jamaïcaine est tellement vaste, il y a une multitude de styles et nous voulions tous les maîtriser, ce qui est clairement impossible. Nous nous sommes essayé au djing, au raggamuffin, au roots, au new roots. Tous ces sons sont présents dans nos précédents albums et on entend clairement qu’on se cherche. Faire de la musique c’est comme une école de la vie. Quand tu es plus jeune, tu fais plein d’expériences, tu essayes, parce que tu ne sais pas tellement qui tu es. Donc tu te crées ton chemin. Puis nous avons eu 30 ans, et en grandissant tu fais l’inverse, car tu apprends à te connaître et tu ne veux plus faire les choses qui ne te correspondent pas. De la même manière, nous avons travaillé le son, les arrangements et l’écriture, pour faire toujours au plus simple. C’est grâce à ça que le son devient plus mature. Dans la vie, c’est la même chose, tu mets de côté peu à peu ce qui n’est pas nécessaire.


Beaucoup de vos textes touchent à des questions de société et aux problèmes que soulèvent le capitalisme, les problèmes raciaux ou environnementaux. Après dix ans sur la scène musicale, les sujets sont-ils les mêmes ?

Jacopo : J’espère que les chansons que nous écrivons permettent aux gens d’être plus « conscients » du monde qui les entoure. Peut-être que les sujets sont les mêmes mais la conscience collective grandit. Le reggae se doit de parler de ce genre de sujets. Je pense d’ailleurs que c’est l’une des raisons qui le rende impopulaire, si on parle des grands médias. Le reggae a en lui cette racine contestataire, donc si nous ne le faisons pas, ce n’est plus vraiment du reggae. C’est une musique unique pour ça, je n’ai pas d’autres exemples de musique autant connectées à ces sujets. Nous devons nous y tenir.


Mellow Mood

Vous dites souvent que vous « devez » faire les choses de cette manière. Le ressentez-vous vraiment comme cela ?

Jacopo : Le fait est que nous voulons, mais aussi que nous devons. Nous jouons de la musique, devant de grandes audiences. Nous avons donc une responsabilité et nous devons assumer cette responsabilité. La musique véhicule beaucoup de choses, nous devons donc l’utiliser de la meilleure des façons. Ce n’est pas le cas d’autres styles de musique. Si tu prends l’exemple de la Trap ou de la Pop, on peut dire qu’ils utilisent le même message de saint Augustin, mais sans l’amour. Dans les sociétés occidentales, ce n’est pas « aime, et fais ce que tu veux », mais « fais ce que tu veux ». Peu importe ce que tu ressens, fais le, peu importe ce dont tu as besoin, prend-le! Le premier homme présentant dans un livre cette philosophie à la société moderne, c’était Aleister Crowley, le père du satanisme. C’est ça, la philosophie de notre culture occidentale, et cet homme a beaucoup inspiré nos dirigeants.


Nous appartenons justement à ces sociétés occidentales. En temps qu’occidentaux, nous pouvons nous poser la question de vivre avec, ou sans l’omniprésence de l’argent. Nous avons le choix. Je n’ai pas l’impression qu’il en est de même pour des pays en voie de développement, dont la Jamaïque.

Giulio : Si tu as de l’argent, tu peux te permettre de ne pas y penser. Mais si tu n’en as pas, tu as une pensée constante de survie. Autour de cette table, je pense qu’aucun de nous n’est dans l’abondance, et pourtant, pour vivre dans nos villes, nous avons besoin de gagner et de dépenser de l’argent. Nous en faisons circuler beaucoup plus que le font la grande majorité des jamaïcains. Et ça ne fait pas de nous des personnes plus riches.

         Un point important, c’est que le reggae encourage une prospérité internationale, alors que la musique qu’on entend à la radio aujourd’hui propose une vision beaucoup plus égoïste. Elle soutient une prospérité personnelle, ce qui est vraiment différent. Dans ce modèle, tu ne construis pas une société plus équilibrée, plus égalitaire; tu ne te soucies que de toi même et de tes propres problèmes. Dans ce modèle, tu ne penses pas à la richesse internationale, tu ne veux qu’une nouvelle voiture, une belle femme qui ira bien avec, des belles chaussures et un bon compte en banque. Il paraît que c’est ce qu’on appelle la liberté aujourd’hui. J’ai lu des personnes faire l’éloge de Cardi B comme étant une grande femme indépendante, car elle s’est payé une Lamborghini, cash. Ce n’est pas la femme qui contribue à sa communauté, mais celle qui peut aller de magasin en magasin et dépenser. Et on appelle ça l’indépendance. Voilà l’idéal de succès et d’épanouissement personnel auquel nous sommes forcés d’aspirer de nos jours.

Lorenzo : Nous parlons de Cardi B mais nous pourrions en nommer bien d’autres. Nous ne savons pas vraiment ce que ces gens font de leur argent, hormis ce qu’ils veulent bien nous laisser voir. En Jamaïque, tu sais ce que Capleton ou Sizzla font de leur argent, car ils soutiennent des communautés, qui prospèrent grâce à leur argent. Beaucoup peuvent manger car ces artistes font des tournées dans le monde. Même si on sait que beaucoup d’artistes jamaïcains collaborent avec de grands artistes américains, lorsque tu vas en Jamaïque, tu vois comment ces artistes vivent, et ça donne une perspective vraiment différente.


Je vous ai déjà entendu dire que plusieurs artistes avec lesquels vous auriez aimé collaborer sont déjà décédés. Êtes vous nostalgiques ? C’est une question qui se pose souvent lorsqu’on parle de cette musique.

Jacopo : Beaucoup d’artistes avec qui nous voulions collaborer sont déjà sur nos albums. Il y en a encore d’autres, nous parlions de Capleton et Sizzla, mais aussi Damian Marley, Chronixx, Protoje, Sativa, Jah9, Koffee. La liste est longue. En Jamaïque, il y a aussi des artistes du coin, l’île regorge de personnes très talentueuses. Les années soixante-dix étaient surement l’une des périodes dorées du reggae, mais je n’y étais pas, donc je ne pense pas être nostalgique. Si je disais « je voudrais revenir à ce moment », ce serait un peu ridicule. Il ne faut pas être nostalgique, il faut aller de l’avant, ne pas regarder derrière. Des belles choses arrivent. Bien sûr, le son des années soixante-dix est magnifique, mais nous avons aujourd’hui des artistes comme Alborosie qui se servent de ce son dans une nouvelle énergie. Nous avons, encore aujourd’hui, tous ces magnifiques éléments qui composent le reggae. Et surtout, nous avons encore l’âme, donc ça me va.


En parlant du passé et du présent, et pour terminer, est-ce que vous arriveriez à choisir un album du passé, et un album contemporain ?

Jacopo : Récemment, mon album préféré est A Matter of Time, de Protoje. Pour un album du passé, je dirais Uprising de Bob Marley, car c’est le premier album de Bob que j’ai eu entre les mains.

Giulio : Pour moi, le dernier album de Chronixx est au dessus de celui de Protoje. Je pense que pour nous, tous les albums de Bob Marley sont importants, particulièrement, car il les considérait vraiment comme des albums, et non comme une collection de singles. Mais si je devais choisir un album, ce serait Hail H.I.M. de Burning Spear, magnifiquement enregistré à Tuff Gong.

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