"La musique m'appelle", entretien avec Manjul
"La musique m'appelle", entretien avec Manjul

A l'occasion de la sortie du troisième album de sa série Dub To Mali, Manjul nous a accordé quelques minutes de son temps pour répondre à nos questions.

Auteur : Simon Pernin
Publié le 17 juin 2019

Le très talentueux Manjul est de retour avec un nouvel album intitulé Douba. Ce nouveau projet fait parti d’une série de trois albums qui rendent comptent des 18 années de Manjul passées au Mali. L’artiste nous avait déjà présenté, il y a quelques années l’excellent Fasou Kanou puis le très réussi Jahtiguya. Aujourd’hui, Manjul nous en dit plus sur ce nouvel opus et revient au travers de cet entretien sur ses inspirations, ses différentes rencontres et sur ces différents projets musicaux.

Pour commencer, j'aimerais que l'on revienne au début de ton parcours musical. Comment as-tu aimé la musique ? Quelqu'un dans ta famille t'a initié ?

La musique m'a appelé très tôt, j'avais envie de faire de la musique. Mon père avait une platine vinyle et je m'amusais à reproduire les sons avec mes petites voitures. La musique m'appelle depuis que je suis très jeune.


A quel moment as-tu commencé à écouter du reggae ?

Quand j'ai commencé à choisir ce que j'écoutais, j'étais plutôt tourné vers le hip-hop. Et le reggae est venu grâce à ma rencontre avec un de mes proches qui m'a fait découvrir cette musique. J'avais 14 ans. Cette personne m'a permis de me concentrer sur le reggae, car il était omniprésent dans le quartier où j'ai grandi, mais je ne m'y étais pas encore intéressé.


À quel moment es-tu passé de l'écoute à la création ?

Finalement, ça m'a tellement appelé moi et plusieurs proches. Du coup, on se retrouvait entre nous, comme on était pas des musiciens confirmés, c'est avec les tambours Nyanbinghi qu'on se retrouvait, qu'on partageait ensemble cette énergie là. Après, certains parmi nous ont voulu se concentrer et à apprendre à jouer des instruments. Je fais partie de ceux-là.


Quand passes-tu du Nyahbinghi à un reggae plus instrumental ?

Quand on jouait du Nyahbinghi, on n'enregistrait pas, et c'était plus un moment social, spirituel et culturel. Après effectivement, j'achetais pas mal de vinyles dans des boutiques qui n'étaient pas spécialisées reggae à l'époque, mais dans lesquelles tu pouvais trouver pas mal de choses assez variées. Et en écoutant ces disques, je suis rentré plus profondément dans la musique et ça m'a inspiré. Mais vu qu'on n'avait pas internet ni de magazine, la relation avec le reggae était mystérieuse d'un côté. Après, je me suis mis à emprunter la basse d'un ami, et je jouais sur les disques, ça a été mes premiers rapports.


Je crois que Baco Mourchid est la première personne que tu rencontres qui a un studio. Quel influence a-t-il eu sur toi ?

Je dirais qu'il a eu une influence déjà sociale car il y avait beaucoup de monde de différents horizons qui passait chez lui pour enregistrer des maquettes. Il y avait des artistes des Commores, des artistes des Caraïbes, des artistes français, des artistes africains... Son studio, c'était un peu un carrefour culturel. Dans mon entourage et dans le quartier, c'était le premier à avoir eu un studio et à s'être spécialisé dans la musique reggae. Baco m'a fait découvrir le monde du studio. Comme il était chanteur et musicien, et qu'il s'est donné les moyens de pouvoir enregistrer. Parce qu'à l'époque, tu ne pouvais pas enregistrer facilement. Donc cela m'a donné le courage de voir qu'on pouvait soi-même enregistrer quelque chose. Et ensuite, il m'a inspiré sur plusieurs années et m'a donné une partie de son matériel qui m'a permis de commencer moi-même à bidouiller et à essayer d'enregistrer des choses. Le mixage, j'ai appris moi-même en autodidacte et j'ai fait des formations après à la Réunion. Je me suis concentré sur ça avant tout parce que c'était un moyen de le faire nous même. D'abord avec une huit pistes que m'avait donné Baco, puis j'ai perfectionné ça au fil du temps.


La musique a tellement été bouleversante,
et a donné un vrai sens à ma vie.


Tu es multi-instrumentiste comme Baco Mourchid, qu'est-ce qui t'a donné envie d'apprendre plusieurs instruments ?

La musique m'appelle et ça a été tellement décisif. La musique a tellement été bouleversante, et a donné un vrai sens à ma vie. J'avais vite envie de pouvoir partager cette sensation avec des auditeurs afin qu'à leur tour ils ressentent la même chose. Très tôt, j'ai eu envie d'enregistrer.


Puis à un moment tu pars de la France pour Mayotte. Tu vas passer aussi par la Réunion et l'île Maurice. Quel était l'objectif de partir à Mayotte ?

Je suis parti très tôt parce que j'avais envie de vivre une certaine expérience. Je voulais aller en Afrique, mais je ne voulais pas y aller en "fruit vert". Mayotte était une tangente entre l'Afrique et la Réunion. C'était l'occasion de se voir en face, dans un autre environnement. C'est Baco clairement qui m'a donné la direction de Mayotte.


C'était un parcours initiatique ?

Mayotte, oui. Un parcours autonome et initiatique. J'avais des objectifs à Mayotte qui ne se sont pas réalisés, mais ce n'était pas le moment. Le moment, c'était quand j'ai décidé de revenir à la Réunion et d'y rester plusieurs années. Là, j'ai voulu apprendre techniquement l'enregistrement et pas me focaliser seulement sur la composition, car j'avais besoin de comprendre certaines choses avant. Ça m'a permis de prendre confiance en moi et de monter le premier studio officiel, même si c'était un peu du bricolage. C'était le Humble Ark Studio.


Et pourquoi le Humble Ark Studio ?

C'est un rapport spirituel avec l'arche d'alliance. Mais aussi avec Lee Perry qui m'a énormément inspiré. C'est aussi l'humilité car j'ai toujours vécu dans un environnement très cosmopolite, du coup on cherchait ce point, cette focale pour pouvoir se rapprocher de la vérité qui était pour nous l'humilité. C'était une clé pour dé-ghettoïser notre environnement de travail.


Tu as fait quelques projets de Seggae ?

Évidemment, il y avait aussi d'autres connexions avec l'Île Maurice. Il y avait beaucoup de reggae qui s'enregistrait mais aussi beaucoup de seggae. Le seggae est très présent dans l'océan indien. C'est une musique qui a permis à toute une population de se sentir concerner par un message au moment où, il y a 25-30 ans, les Rastas était vus comme quelque chose d'exclusivement jamaïcains. Du coup, le reggae était une musique de la Jamaïque, et avec le seggae, ils avaient un son dans lequel ils se reconnaissaient, qu’ils leur appartenaient. C’est une musique purement originaire de l’océan indien.


Et la scène seggae existe toujours ?

Localement, c'est encore très puissant, c'est une musique qui est restée très locale, mais il y a beaucoup de talents. Il y a quelques ambassadeurs mais il y a peu de concerts en dehors de l'océan indien.


Durant cette période à la Réunion, tu vas sortir deux témoignages personnels, Indian Ocean In Dub Fight One & Fight Two, sur lesquels pose une pléiade d'artistes issus de tout l'océan indien. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ces projets ?

J'ai toujours essayé de livrer des témoignages personnels en fonction de ce que je vivais, c'est ce que représentent c'est deux volumes. C'est vraiment une photographie musicale de toutes mes années passées dans l'océan indien.


Sugar Minott est une personne très importante dans ma carrière.


En 2001, tu déménages au Mali et c'est dès 2002 que le Humble Art redémarre à Bamako ? Peux-tu nous en dire plus sur cette période ?

D'abord, je suis passé en France où j'ai retrouvé Baco, ce qui nous a permis de sortir l'album Baco Meet Manjul. Et dans la même période, j'ai fait pas mal d'enregistrements avec Sugar Minott et les African Brothers. Ça a été une période transitoire entre la France et le Mali, très productive et très enrichissante. Après Baco, même si toutes les personnes m'ont apporté quelque chose dans ma vie, Sugar Minott a été la deuxième qui m'a vraiment influencé. Il m'a donné un courage et une façon d'aborder la chose en tant que studio populaire dans une certaine promotion culturelle. Il m'a donné énormément de clés pendant ces périodes d'enregistrements et de tournée. Sugar Minott est une personne très importante dans ma carrière.

Dans un premier temps, je suis arrivé très modestement au Mali dans la famille de mon épouse. Grâce mes allées est venues en Europe, j'ai pu ramener du matériel après une dizaine de mois au Mali.


Tu as notamment travaillé avec Takana Zion, Bishop ou encore Natty Jean. Tu travailles toujours avec eux ?

Ces collaborations se sont faites au fur et à mesure car c'est presque une période de dix-huit ans au Mali. Toutes les collaborations avec les artistes ce sont faites sur un plus long temps que dans l'océan indien où c'était plus instantané. Alors après effectivement, j'ai commencé d'abord à monter un home-studio puis j'ai travaillé sur des morceaux qui étaient entre le reggae et la musique malienne. Et puis, petit à petit et grâce aux rencontres avec les musiciens et les chanteurs, le studio a évolué, jusqu'à ce qu'on en arrive là aujourd'hui.


Dub To Mali 3 par Manjul

Du coup, la troisième saison de Dub To Mali est sortie. Les deux saisons Dub To Mali 1 & 2 sont rééditées, car elles étaient déjà sorties en 2001 et 2008. Quel est le but de fonctionner sous forme de saison ? Chaque album représente une aventure musicale différente, des moments de vie ?

Je t'avoue qu'en plus de la musique, il y aussi cette réalité d'exprimer quelque chose à travers les titres et sous titres. Et surtout dans la musique instrumentale c'est ce qui évoque le démarrage d'un autre développement pour celui qui l'écoute. Je réfléchissais à comment présenter ça. Comme c'est vraiment un témoignage sur une durée, avec beaucoup d'événements et beaucoup de temps, fonctionner sous forme de saisons, c'est ce qui m'a paru être le plus parlant. C'est ce qui permet de comprendre que dans la vie, il y a de multiples saisons.


Il y a de multiples collaborations sur ces saisons, c'était important pour toi de rendre compte de tes diverses rencontres.

Chaque personne avec qui j'ai pu travailler m'a apporté quelque chose. Le plus important pour moi c'est de témoigner de ce que la musique m'apporte dans la vie. C'est une manière de rendre ce que l'on m'a donné, j'ai envie de le transmettre aux autres et c'est ce que la musique m'a offert.


Tes albums sont un entremêlement de plusieurs sonorités, de la musique malienne, du reggae roots, du dub. Comment arrives-tu à faire coexister ces sonorités tout en y injectant ton identité ?

Je crois qu'il y a le fait d'avoir réalisé beaucoup d'albums pour des artistes qui ont tous leurs univers. Involontairement, je pense que ça m'a permis de faire transpirer tout ce qui m'anime. Puis ce sont des sonorités complémentaires, c'est ce que j'ai envie montrer. Sans vouloir dénaturer personne car on est tous complémentaires, et ça se révèle en musique.


Ce qui vient de l'Afrique revient en Afrique !


D'un point de vue imagé, je pense que le reggae est le bras d'un fleuve qui est l'Afrique, et c'est un bras qui a été détournée du fleuve malgré lui. Mais à travers le reggae, le fait de retourner en Afrique ça recrée une zone de confluence. Le reggae music possède un point d'origine principal et c'est en Afrique. Avec le reggae, il revient en Afrique. Ce qui vient de l'Afrique revient en Afrique !


On a beaucoup parlé de ton passage au Mali, à la Réunion. Mais quel est ton rapport avec la Jamaïque ? Tu y es déjà allé ? Tu envisages des collaborations avec des artistes Jamaïcain ?

Mon rapport avec la Jamaïque est un rapport de rencontres, d'abord avec la musique puis avec beaucoup d'artistes. C'est la Jamaïque et le travail des jamaïcains qui m'a fait regarder vers l'Afrique. Le reggae m'a fait regarder vers l'Afrique. Le rapport que j'ai avec la Jamaïque, c'est que c'est elle qui m'a fait regarder vers l'Afrique. C'est le travail des jamaïcains des années 70/80 qui m'a permis de prendre conscience de ce qui m'entourait, de ce qui faisait partie de ma vie et de ce que je voulais faire après !


Tu envisages des collaborations avec des artistes Jamaïcains ?

J'envisage bien sûr, mais des collaborations se font déjà. Dernièrement avec Clinton Fearon, ou à travers des labels comme Reggae Remedy ou Black Catalog. J'ai pu réaliser des titres pour un nombre incalculable de chanteurs jamaïcains comme Winston McAnuff, Cedric Congo Myton... Tout cela c'est même fait à distance quand j'étais au Mali.


Aujourd'hui, tu fais partie de Danakil, peux-tu nous en dire comment est née cette collaboration ?

Danakil, je les ai rencontrés au Mali quand ils sont venus enregistrer écho du temps. Cette rencontre m'a amené à participer à leur album sur les chœurs et les arrangements. Grâce à cette première collaboration, ils m'ont invité avec eux à venir faire plusieurs dates de leur tournée. D'autre part, je crois que ça a créé une vraie amitié, une vraie relation déjà entre Danakil et moi, puis entre le Humble Ark et Baco Records parce que Natty Jean était un de nos artistes et Baco Records l'a pris sous son aile. Depuis deux ans, je suis plus en France, ce qui a donné lieu à une collaboration plus constante, plus régulière. Je suis souvent sur scène avec Danakil, et Baco me convie à pas mal de leurs projets comme le Baco All Star.


Tu viens de sortir le troisième volume et les deux précédents de Dub To Mali en vinyle. Quel est ton rapport avec le support vinyle ?

C'est ce que je disais au début de l'interview. Chez moi, il y avait une platine vinyle et mon père il me passait des 45 tours de jazz, de musique classique. Mon moment de plaisir quand j'étais gamin, ce n'était pas d'allumer la télé pour regarder un dessin animé, c'était de jouer un disque sur la platine. Et puis, ça m'évoquait tout de suite un univers. C'est ce qui m'a amené d'ailleurs, et peu le savent, à travailler dans l'environnement audio-visuel, notamment au Mali. Faire de la musique de film, de court métrage. C'est avant tout, les musiques de films qui m'ont vraiment inspirés. Elles ont déclenchés en moi une imagerie.

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